Pension alimentaire rétroactive au Canada : jusqu'où remonter?

Au Canada, un tribunal n'est pas limité à ordonner une pension alimentaire pour enfants seulement à partir d'aujourd'hui. Lorsqu'un parent aurait dû payer davantage dans le passé, que ce soit parce que la pension n'a jamais été réclamée ou parce que le revenu du parent payeur a augmenté à l'insu du parent bénéficiaire, un tribunal peut ordonner une pension alimentaire rétroactive couvrant cette période antérieure. L'autorité de principe est la décision de la Cour suprême du Canada dans D.B.S. v. S.R.G., 2006 SCC 37.
Peut-on réclamer une pension alimentaire pour des années passées au Canada?
Oui. Les tribunaux canadiens, en appliquant le cadre établi par la Cour suprême du Canada dans D.B.S. v. S.R.G., 2006 SCC 37, peuvent ordonner à un parent de verser une pension alimentaire couvrant une période antérieure à la demande. Cela s'applique que la pension n'ait jamais été établie au départ, ou qu'une ordonnance ou une entente existe déjà mais que le revenu du parent payeur ait augmenté sans que le montant n'ait été ajusté.
Une ordonnance rétroactive n'est pas une nouvelle obligation inventée après coup. Elle recalcule ce qui aurait dû être versé en vertu des Lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants, SOR/97-175, compte tenu du revenu réel du parent payeur pendant la période en question. Le ministère de la Justice décrit l'enjeu sous-jacent comme étant le caractère exécutoire et la quantification d'une pension qui était due, mais qui n'a été ni payée ni formellement réclamée, à l'époque.
Cela s'applique tant aux procédures fédérales de divorce en vertu de la Loi sur le divorce, RSC 1985, c 3 (2nd Supp.), ss 15.1 and 17, qu'aux lois provinciales et territoriales sur le droit de la famille régissant les parents qui n'ont jamais été mariés. Chaque province et territoire a sa propre loi sur la pension alimentaire pour enfants; le lecteur devrait donc vérifier laquelle s'applique à sa situation. Voir lois canadiennes sur la pension alimentaire pour enfants pour un aperçu de chaque juridiction.
Le test à quatre facteurs de la Cour suprême dans D.B.S.
D.B.S. v. S.R.G. a réuni quatre appels distincts de l'Alberta, chacun soulevant la même question de fond: quand un tribunal devrait-il ordonner une pension pour une période déjà écoulée, et jusqu'où l'ordonnance devrait-elle remonter. La Cour suprême a conclu qu'une ordonnance rétroactive est possible, mais qu'elle doit être soupesée en fonction de quatre facteurs.
- La raison du retard du parent bénéficiaire. Les tribunaux se demandent si le parent bénéficiaire avait une excuse raisonnable de ne pas avoir demandé la pension plus tôt, par exemple la crainte de la réaction du parent payeur, le manque d'information sur le revenu de celui-ci, ou une tentative sincère de conclure une entente sans passer par les tribunaux.
- La conduite du parent payeur. Lorsque le parent payeur a agi de façon répréhensible, par exemple en cachant des revenus, en présentant faussement sa situation financière, ou en intimidant le parent bénéficiaire pour l'empêcher de faire valoir une réclamation, les tribunaux sont plus disposés à ordonner une pension remontant plus loin dans le temps.
- La situation de l'enfant, passée et présente. Le tribunal examine si les besoins de l'enfant durant la période en question sont réellement demeurés non comblés, ainsi que la situation actuelle de l'enfant.
- La question de savoir si cela causerait un préjudice. Une ordonnance rétroactive couvrant plusieurs années peut représenter une somme forfaitaire importante. Les tribunaux examinent si le fait de l'ordonner causerait un préjudice réel au parent payeur, en le soupesant par rapport au droit de l'enfant à une pension appropriée.
Aucun facteur à lui seul ne détermine l'issue. Dans D.B.S., la Cour suprême a traité ce test comme un exercice de pondération globale entre la certitude pour les parents payeurs et le principe sous-jacent voulant que la pension alimentaire pour enfants soit un droit de l'enfant, et non un objet de marchandage entre les parents.
Jusqu'où une ordonnance rétroactive remonte-t-elle habituellement?
Une fois qu'un tribunal décide qu'une ordonnance rétroactive est appropriée, il doit fixer une date de départ. D.B.S. établit une règle présomptive: l'ordonnance devrait généralement débuter à la date de l'avis explicite, c'est-à-dire le moment où le parent bénéficiaire a d'abord communiqué, de façon significative, que la pension devait être versée ou qu'un montant existant devait être augmenté. L'avis explicite n'exige pas le dépôt d'une demande devant le tribunal. Il peut suffire de soulever la question directement auprès du parent payeur.
En règle générale, une ordonnance rétroactive ne devrait pas remonter à plus de trois ans avant la date où l'avis formel de la demande a été donné, sauf si le parent payeur a eu une conduite répréhensible. Lorsque le parent payeur s'est montré répréhensible, par exemple en omettant de divulguer ses revenus comme l'exigent les Lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants, cette limite de trois ans ne s'applique plus de la même façon. La date de départ présomptive devient alors le moment où la situation du parent payeur a changé de façon importante, ce qui peut remonter à bien plus de trois ans.
Cette structure signifie que la réponse pratique à la question « jusqu'où puis-je remonter dans ma réclamation » dépend en grande partie de deux faits: le moment où la question a d'abord été soulevée auprès du parent payeur, et si la conduite même du parent payeur a contribué au retard.
Michel v. Graydon : la pension rétroactive après que l'enfant a grandi
Michel v. Graydon, 2020 SCC 24, a répondu à une question connexe que D.B.S. avait laissée en suspens: que se passe-t-il lorsque l'enfant n'est plus un « enfant » au sens de la loi applicable en droit de la famille au moment où la réclamation rétroactive est présentée. Dans cette affaire, les parents s'étaient séparés en 1994, et une ordonnance sur consentement avait fixé la pension en fonction du revenu déclaré par le parent payeur. Le parent bénéficiaire n'a demandé une augmentation rétroactive qu'en 2015, plus de dix ans après que l'enfant a cessé d'être considéré comme une personne à charge.
La Cour suprême a conclu que le pouvoir d'un tribunal d'ordonner une pension alimentaire rétroactive n'est pas éteint du simple fait que l'enfant a grandi depuis et est devenu financièrement indépendant. La Cour a raisonné que la pension alimentaire impayée constitue une dette envers l'enfant, et que cette dette ne disparaît pas parce que du temps s'est écoulé ou que l'enfant est maintenant adulte. La Cour a également confirmé que les facteurs de D.B.S. s'appliquent également aux demandes présentées en vertu des lois provinciales sur le droit de la famille, et non seulement aux procédures de divorce, comblant ainsi une lacune qui laissait le droit incertain pour les parents qui n'avaient jamais été mariés.
Michel v. Graydon est désormais citée aux côtés de D.B.S. comme l'autorité de référence chaque fois qu'une réclamation rétroactive est présentée bien après les faits, y compris dans les cas où l'enfant a déjà atteint l'âge adulte.
Quand les réclamations rétroactives surviennent-elles habituellement?
Les réclamations de pension alimentaire rétroactive tendent à survenir dans deux situations. La première est celle où la pension n'a jamais été formellement établie peu après la séparation, et où le parent bénéficiaire demande plus tard une ordonnance qui remonte pour couvrir la période manquée. Le second scénario, plus fréquent, concerne une ordonnance ou une entente existante où le revenu du parent payeur a augmenté avec le temps, mais où le montant de la pension n'a jamais été mis à jour en conséquence.
Les Lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants imposent aux parents une obligation continue de divulgation. Un parent bénéficiaire peut demander une mise à jour annuelle des renseignements sur le revenu, et un parent payeur qui omet de signaler spontanément une augmentation importante de revenu, même sans qu'on le lui demande, peut être jugé avoir eu le type de conduite répréhensible que D.B.S. considère comme un motif justifiant une période de rétroactivité plus longue. Pour en savoir plus sur la façon dont le revenu et les montants des tables sont déterminés en général, voir fonctionnement des tables fédérales.
Comment le montant rétroactif est-il calculé?
Une ordonnance rétroactive n'est pas simplement le montant actuel de la pension multiplié par le nombre d'années passées dues. Les tribunaux appliquent la table fédérale de pensions alimentaires qui était réellement en vigueur pour chaque période couverte par l'ordonnance, en utilisant le revenu du parent payeur pour cette période précise. Étant donné que les tables ont été mises à jour plus d'une fois, la plus récente ayant pris effet October 1, 2025, une ordonnance rétroactive pluriannuelle peut faire intervenir plus d'une version de la table, calculée année par année en fonction du revenu documenté du parent payeur pour chacune de ces années.
C'est également pourquoi la documentation sur le revenu compte autant dans une réclamation rétroactive. Un parent payeur peut devoir produire plusieurs années de déclarations de revenus, d'avis de cotisation et, le cas échéant, d'états financiers d'entreprise, afin que le tribunal puisse déterminer quel aurait été le montant correct de la table pour chaque année en question.
Comment présenter une demande de pension alimentaire rétroactive
Une réclamation rétroactive est présentée de la même façon que toute autre demande de pension alimentaire pour enfants, par le processus judiciaire prévu par la Loi sur le divorce ou par la loi provinciale ou territoriale applicable, et les facteurs de D.B.S. et de Michel v. Graydon sont plaidés dans le cadre de cette demande. Comme l'issue dépend largement de l'historique propre aux parties, notamment du moment où la question a été soulevée pour la première fois et de ce que le parent payeur savait et a divulgué, les tribunaux soupèsent la preuve au cas par cas plutôt que d'appliquer une formule fixe.
Un parent qui envisage une réclamation rétroactive, ou qui doit y répondre, devrait rassembler les documents financiers pertinents pour la période en question et consulter un avocat en droit de la famille autorisé à exercer dans sa province ou son territoire. Pour un aperçu de la façon dont la pension est calculée à l'échelle du Canada, voir lois canadiennes sur la pension alimentaire pour enfants; pour des détails sur une province ou un territoire en particulier, voir la page pertinente accessible depuis ce portail.
Avis de non-responsabilité
Cet article fournit de l'information juridique générale sur la pension alimentaire rétroactive au Canada en vertu du droit de la famille fédéral et provincial. Il ne constitue pas un avis juridique et ne crée pas de relation avocat-client. Les lois et leur interprétation peuvent changer, et les résultats dépendent des faits particuliers de chaque affaire. Cette information a été vérifiée pour la dernière fois le July 19, 2026 par rapport aux décisions de la Cour suprême du Canada dans D.B.S. v. S.R.G. et Michel v. Graydon, aux Lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants, et aux publications du ministère de la Justice du Canada. Les lecteurs devraient consulter un avocat en droit de la famille autorisé à exercer dans leur province ou territoire pour obtenir des conseils sur leur propre situation.
Questions fréquentes
Puis-je obtenir une pension alimentaire pour les années où l'autre parent de mon enfant n'a jamais payé?
Possiblement. Les tribunaux canadiens peuvent ordonner une pension alimentaire rétroactive selon le cadre établi dans D.B.S. v. S.R.G., 2006 SCC 37. Le tribunal soupèse la raison du retard du parent bénéficiaire, la conduite du parent payeur, la situation de l'enfant, et si l'ordonnance causerait un préjudice au parent payeur. Il n'existe aucun droit automatique à une ordonnance rétroactive; tout dépend des faits particuliers de l'affaire.
Jusqu'où une pension alimentaire rétroactive peut-elle remonter au Canada?
Le point de départ général est la date de l'avis explicite, soit le moment où la question a d'abord été soulevée auprès du parent payeur, et les ordonnances ne remontent habituellement pas à plus de trois ans avant l'avis formel de la demande. Si le parent payeur a eu une conduite répréhensible, par exemple en cachant une augmentation importante de revenu, un tribunal peut remonter plus loin, souvent jusqu'au moment où le revenu a réellement changé.
Est-ce que ça change quelque chose si mon enfant est maintenant adulte?
Non, pas à lui seul. Dans Michel v. Graydon, 2020 SCC 24, la Cour suprême du Canada a conclu qu'une ordonnance de pension alimentaire rétroactive peut encore être rendue même après que l'enfant a cessé d'être une personne à charge au sens de la loi applicable. La Cour a considéré la pension impayée comme une dette envers l'enfant qui ne disparaît pas avec le temps.
Qu'est-ce qui constitue un avis explicite donné à l'autre parent?
L'avis explicite n'exige pas de demande devant le tribunal. Selon D.B.S. v. S.R.G., toute communication claire au parent payeur indiquant qu'une pension devrait être versée, ou qu'un montant existant devrait être révisé, peut faire courir le délai pour une ordonnance rétroactive. Une demande formelle demeure généralement nécessaire pour porter la réclamation devant le tribunal.
Que se passe-t-il si l'autre parent m'a caché une augmentation de revenu?
L'omission d'un parent de divulguer une augmentation importante de revenu peut elle-même être considérée comme une conduite répréhensible selon D.B.S. v. S.R.G. Lorsque cela se produit, un tribunal peut ordonner une pension rétroactive remontant plus loin que la ligne directrice habituelle de trois ans, souvent jusqu'au moment où le revenu a réellement changé.
Sources et références
- D.B.S. v. S.R.G., 2006 SCC 37, [2006] 2 SCR 231 (le test à quatre facteurs pour la pension alimentaire rétroactive)(canlii.org)
- Michel v. Graydon, 2020 SCC 24, [2020] 2 SCR 763 (pension rétroactive après que l'enfant a cessé d'être une personne à charge; lois provinciales)(canlii.org)
- Ministère de la Justice du Canada : La pension alimentaire pour enfants rétroactive : avantages et inconvénients(justice.gc.ca).gov
- Ministère de la Justice du Canada : Les lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants, étape par étape, étape 5 (calcul du revenu annuel et obligations de divulgation)(justice.gc.ca).gov
- Lignes directrices fédérales sur les pensions alimentaires pour enfants, SOR/97-175 (texte intégral)(laws-lois.justice.gc.ca).gov
- Loi sur le divorce, RSC 1985, c 3 (2nd Supp.), ss 15.1, 17 (pension alimentaire pour enfants et ordonnances modificatives)(laws-lois.justice.gc.ca).gov